Quand les éléphants font du jardinage
- luciemcthel
- 7 avr.
- 3 min de lecture
Vous êtes-vous déjà demandé ce que les petits éléphanteaux rêvent de devenir quand ils seront grands ? Ingénieur, bien sûr ! Chez les éléphants, pas de jaloux, tout le monde devient ingénieur… de l’écosystème. Un terme scientifique qui décrit une espèce qui, par son utilisation, est capable de modifier son environnement et celui des autres espèces qui l’entourent. Mais qu’est-ce que ça veut dire concrètement ?
Dans le cadre d’une collaboration avec Dietre Stols, un étudiant en Honours à l’Université Nelson Mandela, nous avons exploré comment les éléphants de la réserve privée de Madikwe, en Afrique du Sud, ont modifié la structure de plus de 3500 arbres au cours des 25 dernières années. Loin d’être les seuls à jouer un rôle dans la taille et la forme des arbres, les éléphants sont néanmoins des acteurs majeurs du paysage, particulièrement dans cette petite réserve clôturée où les déplacements sont limités.
Les éléphants sont des voisins un peu désordonnés. Quand ils mangent, des feuilles, des racines, et même des branches et de l’écorce, ils ont tendance à ne pas faire dans la dentelle : branches et troncs cassés, écorce pelée, arbres déracinés… Leur passage dans le quartier ne passe généralement pas inaperçu. Tous les voisins ne s’en plaignent pas, bien au contraire. De nombreuses espèces bénéficient de ces changements de décor. Les brouteurs de plus petite taille, tels que les gnous, profitent des trouées ouvertes par les éléphants pour accéder plus facilement à l’herbe, les autres mangeurs de feuilles tels que les impalas et les koudous, se régalent des nouvelles pousses tendres produites par les arbres pour se régénérer, et les bousiers raffolent des excréments des éléphants, qui sont de véritables banquets pour eux !

Cependant, plus il y a d’éléphants, moins les arbres ont le temps de récupérer entre deux coupes. Dans les réserves clôturées, les densités d’éléphants ont tendance à aller à la hausse, et si les clôtures permettent de limiter les altercations avec les populations humaines locales, elles contraignent les déplacements des éléphants, qui parcourent normalement de grandes distances chaque année pour se nourrir et s’abreuver dans différents endroits. Cela laisse d’habitude le temps à la végétation de se refaire une santé. Lorsque ce n’est pas le cas, cela ne veut pas forcément dire que les arbres sont voués à disparaître, mais ils ont tendance à grandir de façon un peu inhabituelle.
Dans cette étude, nous avons évalué le pourcentage d’utilisation d’un arbre donné par les éléphants. Nous avons aussi mesuré le diamètre des troncs (certaines espèces d’arbres en Afrique australe sont composées d’une multitude de petits troncs et ressemblent plutôt à de grands buissons), la hauteur totale de l’arbre et le volume de sa canopée, c’est-à-dire de sa partie feuillue. Nous avons ensuite étudié les relations entre ces différentes métriques et leurs transformations entre les années 2000, quand il y avait relativement peu d’éléphants, et 2019, quand le nombre d’éléphants avait presque triplé.
Nous avons constaté que, même si finalement les éléphants ne semblent pas s’attaquer à tant d’arbres que ça compte tenu de tous ceux disponibles, ils en utilisent de plus en plus, et préfèrent certaines espèces que d’autres : tous les arbres ne sont pas aussi bons et nutritifs, ce qui génère une grande variabilité entre espèces dans la façon dont les arbres sont utilisés. De façon générale, les arbres sont devenus plus petits en 2019 qu’ils ne l’étaient en 2000 (80% des arbres faisaient moins de 2 mètres en 2019), mais le volume de leur canopée n’a pas changé. Les éléphants semblent ainsi limiter le potentiel de croissance des arbres, maintenant les vieux arbres à gros diamètre à une taille inférieure à la normale. Cependant, les éléphants ne sont probablement pas les seuls en cause de ces changements. En maintenant les arbres à une petite taille, les éléphants créaient les conditions idéales pour que les impalas, qui se sont eux aussi beaucoup multipliés depuis les années 2000 dans la réserve, se régalent des jeunes pousses qui leur deviennent encore plus facilement accessibles. Néanmoins, s’ils ne grandissent pas, les arbres ne perdent pas en volume, ce qui suggère qu’ils compensent la perte de croissance verticale par une croissance horizontale.
Il est important de suivre ces modifications de la végétation de près, car certaines espèces d’arbres ne peuvent survivre et se reproduire que passé une certaine taille. Si la pression devient trop forte, l’équilibre entre les espèces pourrait être menacé et laisser place à des espèces très coriaces et peu nutritives, qui risqueraient à leur tour de causer des famines chez les herbivores de la réserve. Vous trouverez plus de détails sur cette étude en anglais et en libre accès sur la page du journal Biotropica.
C’est tout pour ce mois-ci, à bientôt pour un prochain post !
Crédits photos : Lucie Thel



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