Phénologie des naissances chez les herbivores, un état des lieux
Dernière mise à jour : 15 août
En bref, la recherche scientifique, ça consiste à se poser une question, la tester, et écrire un rapport, appelé article scientifique, pour faire partager ses résultats aux autres chercheurs qui travaillent sur des questions similaires. Le problème, c’est qu’après des dizaines d’années à se poser des questions sur un même sujet, des articles scientifiques, il y en a beaucoup ! Les revues systématiques sont des articles dont le rôle est de regrouper les résultats de toutes ces études pour les rendre plus accessibles et tirer des conclusions générales.
Je me suis intéressée aux facteurs qui déterminent la phénologie des naissances chez les grands mammifères herbivores sauvages, c’est à dire « qu’est-ce qui conduit une population à mettre bas à une période donnée, pendant une durée donnée ? ». De nombreuses études scientifiques ont exploré la question depuis les années 60, conduisant à de nombreuses théories pour expliquer les phénomènes de saisonnalité et de synchronisation des naissances, mais certaines ne sont que des théories et les tests empiriques n’ont pas toujours prouvé qu’elles étaient valides. Un résumé global pour rassembler toutes ces hypothèses et faire le bilan de leurs résultats restait encore à faire.
Une revue systématique, qu’est-ce que c’est ?
C’est une façon d’étudier un sujet scientifique précis en rassemblant autant d’articles scientifiques que possible qui portent sur ce sujet. Pour que la revue soit rigoureuse et répétable, c’est à dire que la même analyse puisse être refaite par d’autres ou plus tard, il est impératif de définir un protocole strict pour identifier quels articles doivent rentrer dans la revue et lesquels ne répondent pas aux critères d’inclusion. Pour se faire, on saisit une « phrase de recherche » définie sur la base de mots clés qui décrivent le sujet (ici par exemple, des mots tels que « phénologie », « mise bas » et « ongulés », un autre nom pour les grands herbivores) dans un moteur de recherche scientifique tel que le « Web of Science », qui recense de nombreux articles scientifiques. Une fois les articles identifiés par le moteur de recherche, il faut les trier manuellement, car certains articles trouvés par la recherche « systématique » ne correspondent pas forcément au sujet. Il arrive aussi que certains articles n’apparaissent pas dans le moteur de recherche car ils sont trop vieux, ou leur sujet n’est pas suffisamment clairement identifié...

Identifier les bons articles
Dans mon cas, le Web of Science a identifié pas moins de 15 919 articles… soit un petit travail de tri en perspective ! Après vérification (il se trouve que la formation des icebergs s’appelle « calving », tout comme la mise-bas chez les ruminants, un des mots clés de ma recherche - autant dire que la naissance des icebergs n’était pas au programme de ma revue systématique !), il n’en restait finalement que moins d’une centaine. J’ai aussi ajouté certains articles importants qui n’avaient pas été détectés dans la recherche, pour finalement obtenir un total de 124 articles.
Les résultats !
Une fois ces articles identifiés, il a fallu les analyser minutieusement pour en extraire toutes les informations importantes : espèce étudiée, durée de l’étude, nombre d’individus dans la population, hypothèses testées, qualité des tests (certains sont plus robustes que d’autres selon leurs protocoles) et bien sûr, leurs résultats. Qu’ai-je donc découvert grâce à cette étude ?
Pour commencer, les études portent sur 81 espèces, la plupart n’apparaissant qu’une seule fois alors que certaines rares telles que les chevreuils, font l’objet de plus de cinq études. Ces espèces proviennent de 29 pays provenant de tous les continents, mais surtout de l’Amérique du Nord, de l’Europe et de l’Afrique. Au contraire, très peu d’études traitent d’espèces Asiatiques ou Sud-Américaines. La qualité des études, quantifiée à travers la durée de l’étude, le nombre d’individus inclus, la précision de la méthode de collecte des données et le type de test, est plus élevées pour les études portant sur des espèces Nord-Américaines et Européennes, et chez les cervidés, la famille des chevreuils, cerfs, caribous et autres porteurs de bois. Mais pourquoi ces différences ? D’une part les espèces vivant dans des forêts denses et difficiles d’accès comme c’est souvent le cas en Amérique du Sud, en Afrique centrale et dans certaines régions d’Asie, sont souvent plus difficiles à étudier, d’où le nombre limité d’articles. Les populations Nord-Américaines et Européennes sont aussi souvent étudiées depuis de longues années (historiquement pour la chasse, souvent), avec des suivis très précis et fréquents, qui permettent une meilleure compréhension de leur biologie et écologie.
Les facteurs qui sont étudiés pour leur effet sur la phénologie des naissances peuvent être classés en sept catégories : les caractéristiques de l’environnement (telles que la pluviométrie), des plantes (telles que leur teneur en protéines), de la population (telles que l’âge des femelles qui la composent), de la femelle (telles que son rang social), du jeune (tel que son sexe), mais aussi les traits d’histoire de vie (c’est à dire les caractéristiques d’une population, telles que son régime alimentaire) et enfin la prédation (telles que le type de prédateurs auxquels la population est exposée). Les effets de toutes ces caractéristiques sur le timing des naissances sont avérés dans environ la moitié des cas, à part dans le cas des caractéristiques du jeune, pour lesquelles seulement 25 % des tests trouvent un effet. Pour la synchronie des naissances, c’est un peu différent, la synchronie étant un peu plus difficile à quantifier et soumise à plus de facteurs influant que le timing. Si les caractéristiques des femelles et des jeunes, ainsi que les traits d’histoire de vie sont dans la grande majorité des cas des facteurs qui affectent la synchronie, les études ne trouvent un effet de la prédation, des caractéristiques de la population, de l’environnement et des plantes que dans 25 à 50 % des cas. Le timing des naissances dépend principalement de l’environnement : ne fait-il pas trop froid ou trop chaud pour les nouveau-nés, et y a-t-il suffisamment de nourriture pour assurer leur croissance ? Leur effet est donc assez direct et relativement facile à identifier. En revanche, à quel point les naissances sont synchronisées peut être affecté par les congénères (les femelles dominantes ne laissent pas toujours beaucoup de ressources disponibles pour les subordonnées, autant éviter de mettre bas en même temps) et les prédateurs (vaut-il mieux naître tous en même temps pour se fondre dans la masse, ou au contraire à des moments différents pour rendre la découverte des petits par les prédateurs plus laborieuse ?), … tout en s’assurant de toujours être en phase avec la belle saison ! La synchronisation des naissances est donc sujette à des ajustements beaucoup plus fins et multifactoriels, qu’il est donc plus difficile de comprendre et de détecter. En plus de cela, certains sujets restent encore très marginalement explorés, tels que l’effet des maladies et des humains (comme la chasse) sur la phénologie des naissances.
Finalement, même si de grandes tendances sont maintenant bien avérées, il reste encore beaucoup de subtils effets à découvrir et à comprendre. Vous pouvez en apprendre davantage sur les facteurs directeurs de la phénologie des naissances chez les grands herbivores en allant jeter un œil à la revue systématique décrite ici, publiée en anglais dans le journal Mammal Review.
C'est tout pour ce mois-ci, à bientôt pour un prochain post !
Crédits photos : Lucie Thel



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