Lion, y es-tu ?
Se faire surprendre par quelqu’un au détour d’un couloir sombre n’est jamais une expérience plaisante. D’ailleurs, on sursaute parfois même si l’on sait que quelqu’un nous attend pour nous faire une blague. Dans la nature cependant, cela peut-être une question de vie ou de mort. Si l’on sait qu’il y a quelqu’un qui nous attend, autant éviter le couloir…
Dans le cadre d’une collaboration avec Nicholas van Rooyen, étudiant en Master à l’Université Nelson Mandela, nous nous sommes intéressés au comportement d’évitement des babouins vis-à-vis de trois de leurs prédateurs principaux : la hyène tachetée, le lion et le léopard. A partir de 10 000 images issues de pièges photographiques collectées entre 2017 et 2019 dans quatre réserves en Tanzanie (Serengeti National Park) et en Afrique du Sud (Associated Private Nature Reserves, Madikwe Game Reserve et Tswalu Kalahari Private Wildlife Reserve), nous avons étudié si les babouins avaient tendance à éviter pendant plusieurs jours les lieux fréquentés par leurs prédateurs.
Les stratégies anti-prédateur
Dans la nature, les proies déploient différentes stratégies en réponse au risque de prédation. Lorsque confrontées à leur prédateur, elles peuvent par exemple se cacher (un lapin se réfugiera dans son terrier pour se protéger d’un rapace), fuir (un phoque prendra la poudre d’escampette face à une orque) ou se défendre (un buffle tiendra parfois tête à un lion). Mais avant d’en arriver là, il est souvent possible d’anticiper la rencontre et de simplement l’éviter. Certains lieux ont plus de chance d’être visités par des prédateurs à certaines heures (pour boire ou pour chasser, par exemple), et les prédateurs laissent souvent des traces de leur passage (marquage sur les arbres ou le sol, indices olfactifs ou sonores, …), que de nombreuses proies savent interpréter et utiliser afin de limiter les risques de rencontre. Entre ces deux stratégies extrêmes, réaction en cas de confrontation ou anticipation bien avant que la rencontre n’ait lieu, une autre stratégie anti-prédateur existe. Lorsqu’un prédateur vient de passer quelque part, il est peut-être toujours dans les parages. Il est donc parfois plus sûr d’éviter la zone pendant quelque temps. C’est ce que l’on appelle « reactive avoidance » en anglais. Les zèbres sont connus pour appliquer cette stratégie après le passage d’un lion par exemple, mais les babouins emploient-il aussi de telles méthodes ? D’après les analyses que nous avons menées, il semblerait que ce ne soit pas le cas, et les raisons pour lesquelles nous n’observons pas un tel comportement peuvent être multiples.

Un manque de données ?
On pourrait se dire que 10 000 images, cela fait beaucoup. Pourtant, lorsqu’on divise en deux années, quatre sites d’études et quatre espèces, cela réduit assez fortement la taille de notre échantillon. Nous avons donc testé notre méthode d’analyse pour s’assurer qu’elle fonctionne, au moins lorsque les conditions sont idéales. Nous avons tout d’abord utilisé le zèbre de plaines comme cobaye, car c’est une espèce dont les comportements anti-prédateurs sont bien connus, et pour laquelle nous avions beaucoup plus d’images que pour les babouins. Nous avons pu prouver avec notre méthode d’analyse que les zèbres évitent effectivement les zones fréquentées par des lions après leur passage. Nous avons ensuite fait un petit test qui consistait à réduire aléatoirement le nombre de données de zèbres au même niveau que celui des babouins et cette fois, le résultat n’était plus détectable. Il se pourrait donc que l’on manque de puissance pour détecter ce même comportement chez les babouins…
Mais pourquoi ce potentiel manque de données, et pourquoi ne pas y avoir remédié à l’avance ? Il se trouve que les images que nous avons utilisées proviennent d’un protocole de collecte de données à grande échelle, et donc non spécialisées pour l’analyse des comportements des primates et de leurs prédateurs. Ces protocoles sont de plus en plus rependus en recherche car ils permettent d’obtenir de très grandes quantités de données dites « généralistes », utilisables dans de nombreux types d’études. Cependant, il est important de vérifier si ces données sont adaptées à tous les types d’analyses. Dans notre cas, il semblerait bien que le protocole soit un peu limitant... Contrairement aux zèbres du Serengeti, la plupart des primates se déplacent souvent en groupes relativement réduits, et utilisent aussi les arbres comme voie de déplacement, ce qui implique que leur détection avec des pièges photographiques placés au sol est beaucoup difficile que celle d’un grand groupe de zèbres.
Les babouins ont de nombreuses cordes à leur arc face aux prédateurs
Malgré ces limites « méthodologiques », il ne faut pas oublier que les babouins utilisent de nombreuses autres stratégies qui leur permettent de se protéger des prédateurs. Cela pourraient leur permettre de ne pas avoir à éviter complètement un lieu après le passage d’un prédateur, surtout si celui-ci est riche en ressources. Par exemple, les babouins mettent souvent en place des systèmes de sentinelles, certains des membres du groupes guettant la venue de potentiels prédateurs pendant que le reste du groupe s’aliment ou vaque à ses occupations. Une fois un prédateur détecté et signalé aux congénères, le groupe peut se hisser très facilement et rapidement dans un arbre pour se protéger des lions et des hyènes qui ne sont pas très bons grimpeurs. D’autre part, les babouins sont des opposants formidables. Les canines d’un babouin mâle adulte sont aussi longues que celles d’un léopard, et même si ce dernier est capable de poursuivre les primates dans les arbres, le chef de famille n’hésitera pas à jouer des crocs face à ce prédateur pour le mettre en déroute, voire même le tuer...
Finalement, si notre étude n’a pas pu démontrer que les babouins évitent les lieux fréquentés par des prédateurs, elle a néanmoins permis de mettre en évidence l’importance de considérer l’adéquation d’un protocole de collecte de données avec l’espèce étudiée, ainsi que la robustesse des analyses statistiques qui en découlent. Tous les détails de cette étude sont accessibles en libre accès (en anglais) sur la page du journal Biology and Evolution.
C'est tout pour ce mois-ci, à bientôt pour un prochain post !
Crédits photos : Lucie Thel



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